Lycée du Haut-Barr

- 67700 Saverne -

Le 31 janvier 2024, pour la troisième fois de cette année scolaire, une cinquantaine d’élèves volontaires du lycée du Haut-Barr viennent assister à un spectacle en soirée, à l’Espace Rohan. Cette fois, c’est un récit d’Annie Ernaux qui est adapté à la scène : L’occupation, un texte autobiographique narrant les affres d’une écrivaine littéralement « occupée », dans son corps et son esprit, par la nouvelle compagne de son ex-amant. Mêlant les tonalités comique et tragique, ce spectacle de la Compagnie Le chapeau rouge emporte l’adhésion du public par le jeu subtil de l’actrice, du musicien, et par une mise en scène poétique et vivante.
C’est devenu un rituel, que ce soit à l’Espace Rohan, au TNS ou au TAPS, les élèves se rassemblent à l’entrée du théâtre, un peu euphoriques à l’idée de passer une soirée ensemble, et de découvrir un spectacle. Quand ce sont des classes entières qui sortent, la pièce a été étudiée en cours ; parfois même les élèves ont bénéficié d’ateliers avec le metteur en scène. D’autres fois, les jeunes jouent des extraits en amont ; cette préparation crée un lien affectif et intellectuel avec l’œuvre jouée sur scène.

Alexandra, Zoé, Edwige Lanères, Mélina, Claire Le Van, Gabin, Yan, Léandre, Lucas, Thomas, Pierre, Cyril, Louis, Rémi, Enzo, Aurélien, Melih, Yannick…

Cependant, lorsque les cinq dizaines d’élèves viennent de toutes les classes du lycée, c’est une autre démarche. Les pièces ne peuvent être abordées en cours, puisque ce sont seulement un à cinq jeunes par classe qui assistent aux représentations. Alors nous découvrons les spectacles ensemble, et nous en discutons ensuite devant la salle, ou par messages. L’abonnement à l’Espace Rohan fonctionne ainsi, et l’offre est éclectique : spectacles de danse, de musique, monologue, pièce interactive… c’est toujours la surprise !

Pierre, Cyril, Rémi, Enzo, Aurélien, Nicolas, Hakim, Mélih, Yannick…

Ce soir, l’actrice Anne Consigny nous conte L’occupation, un récit autobiographique d’Annie Ernaux. L’écrivaine avait 62 ans quand elle a publié ce texte. Au même âge, l’actrice entre dans la peau du personnage. Elle a cette distance que donne le temps face aux événements du passé. Les émotions vécues autrefois sont tournées en dérision par un jeu presque farcesque, des grimaces, de grands gestes hyperboliques, des pleurs feints. 

Le jeu comique, hyperbolique, d’Anne Consigny, traduit la distance entre la sexagénaire -qui a pris du recul sur ses émotions passées, et qui les explore à travers l’écriture - et la quarantenaire qu’elle fut jadis, dévorée par la jalousie.
Photo de Marion Stalens (la sœur de Juliette Binoche, si si ! 😉)

Quand Annie Ernaux écrivit ce morceau de sa vie, à soixante-deux ans, en 2002, elle n’était plus amoureuse de « W », l’homme avec qui elle avait partagé sa vie pendant cinq ans, et qu’elle avait quitté. Elle n’était plus jalouse de la femme avec qui il vivait désormais. Cet éloignement temporel, Anne Consigny l’exprime par un dépouillement de toute émotion vraie. Dans le texte, tout, jusqu’au style, est épuré, filtré, passé à travers le tamis du temps. La souffrance elle-même est tombée en poussière. Pourtant elle est dite, répétée, de façon lancinante. Deux décennies plus tôt, la jalousie de l’amante confinait à la folie : l’actrice parodie l’autrice composant des numéros et raccrochant après un « allo ? » féminin. Elle subodore des hypothèses qui tombent à plat. Elle mène son enquête via le minitel, puis internet. Elle tire des balles de révolver sur sa rivale absente. Elle l’insulte d’une grosse voix de gorge, surprenante, inattendue. Elle semble possédée, « maraboutée », selon les propres mots d’Annie Ernaux.
La vérité apparaît crue, nette, taillée à l’os, impudique, comme dans les paroles des personnes âgées qui n’ont plus rien à perdre, et qui disent crument leurs pensées.
Pour le public jeune du lycée, ces paroles peuvent heurter. Mais les élèves qui s’inscrivent à ces sorties sont volontaires ; ils et elles savent que l’on ne ressort jamais parfaitement indemne d’un spectacle de théâtre, de danse ou de musique. Des lignes bougent en nous. Des émotions surgissent. Des questions nous taraudent. Des réflexions naissent et grandissent. Chaque représentation nous métamorphose un peu.

Illustration de Simon Pradinas.

Dans L’occupation, la mise à distance imposée par Ernaux s’accompagne d’un humour tantôt fin, tantôt grossier, artistiquement souligné par le travail du metteur en scène Pierre Pradinas, par le jeu de l’actrice Anne Consigny, et celui du musicien Christophe Minck. 

Christophe Minck à la harpe, à la guitare folk, et aux tables de mixage.
Photos de Marion Stalens.

La harpe improvise une envolée lyrique avortée, la basse envoie ses notes graves et le piano ses sons légèrement étouffés. La table de mixage est un effroyable méli-mélo de fils électriques multicolores, filmés en direct et vidéoprojetés sur le cyclorama, comme un symbole de la situation inextricable dans laquelle se trouvait jadis Annie Ernaux, à l’époque où elle aimait encore, où elle souffrait encore, et où elle enquêtait sur la professeure d’Histoire de la Sorbonne qui partageait la vie de « W », avenue Rapp. 

Le quartier latin de Paris, dont parle l’autrice. Œuvre graphique de Simon Pradinas.


La plupart du temps, ce sont des images de Paris, la nuit, qui sont projetées sur le cyclo. On s’attend presque à voir tourner le faisceau lumineux de la tour Eiffel, mimé par l’actrice. A plusieurs reprises le jeu d’Anne Consigny est plutôt physique : la comédienne esquisse quelques pas de danse, elle vient à la face (au bord du plateau), scratche sur la table du DJ, s’affale sur sa chaise… Ses facéties donnent vie au texte, et souvent, elles nous font rire. Surtout quand l’élégante et svelte silhouette prend des postures grotesques pour chanter cet air de carabin dûment transcrit par l’autrice dans ses pages… et que je m’abstiendrai d’écrire ici.

Anne Consigny livre un spectacle plein de fougue !
Photos de Marion Stalens.

D’autres formes d’humour, plus subtiles, apparaissent à la fois dans le texte et dans le jeu de l’actrice. Des paroles désabusées. Des expressions de visage éloquentes… Peu à peu, une complicité s’instaure entre les artistes sur scène et le public. Même s’il est difficile, pour des jeunes de quinze à dix-huit ans, de concevoir cette mise à distance d’une jalousie autrefois dévorante, obsessionnelle, le comique de mots, de situation, de gestes, enfin toutes les sortes de comique convoquées dans ce spectacle invitent les spectatrices et spectateurs à suivre ce fantôme de femme, dans sa quête, son enquête. Qui est la nouvelle compagne de « W » ? Comment se nomme-t-elle ? Comment supporter l’idée de cette familiarité instaurée entre l’être aimé et cette intruse ? Comment cesser de voir, dans toutes les bourgeoises du 7ème arrondissement LA femme, celle qui vit avec Lui ? Comment dégoter le numéro de téléphone de cette femme qui « occupe », au sens propre, le corps et l’esprit de l’écrivaine ?
« Cette femme emplissait ma tête, ma poitrine et mon ventre ; elle m’accompagnait partout, me dictait mes émotions. En même temps, cette présence ininterrompue me faisait vivre intensément. J’étais, au double sens du terme, occupée. », déclare l’écrivaine.
Au fond, l’autrice remercie cette occupante. Car c’est elle qui fait naître le récit. C’est grâce à elle qu’Annie Ernaux écrit. Dans sa magnifique chanson « Stances à un cambrioleur », Georges Brassens remercie chaleureusement le voleur qui a lui a dérobé ses affaires -hormis sa guitare- : « Après tout, ne te dois-je pas une chanson ? » Quatre siècles plus tôt, la poétesse Louise Labé savourait la douleur amoureuse qui fertilisait sa plume. Et à l’ère romantique, au XIXè, l’admirable Musset, meurtri par sa rupture avec George Sand, écrivait, dans sa célèbre « Nuit de mai » : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux / Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots ».
Qu’on se le dise, pour ces artistes, comme pour Ernaux, l’écriture n’est pas simplement une thérapie ou une catharsis (la purgation des passions, selon Aristote). Non. L’écriture est un vampire qui se nourrit de souffrance.
On en arriverait presque à se demander si elle n’a pas rompu avec « W » pour pouvoir souffrir, donc écrire.
    - Le bonheur n’a pas d’histoire, dit la sagesse populaire.
    - Le malheur en a de belles ! répondent les artistes.
Humanistes de l’Ecole Lyonnaise, romantiques ou modernes, dramaturges, poètes, romancières ou chansonniers, les autrices, les auteurs s’abreuvent de leur propre douleur. Ils et elles la suscitent si nécessaire, pour écrire. Car il n’existe pas de plus grand bonheur que d’écrire. Leur encre c’est leur sang. Leurs écrits, c’est leur vie.
Dans ce constat on entend un rire presque machiavélique.
Le rire de l’actrice incarnant une Annie Ernaux désabusée, se moquant à pleins poumons de ce qu’elle fut, et de ses émotions passées.
Ce rire a quelque chose des danses macabres de Saint Saëns. Il est un peu fou. Et douloureux.
Car les émotions, les vraies, sont mortes.
Heureusement l’écriture reste. Scripta manent. 
Le rideau rouge retombe.
La plupart des spectateurs et spectatrices quittent la salle, ce qui nous permet de nous installer aux premiers rangs, afin de discuter avec les artistes.

Léandre, Yann, Gabin, Thomas, Cyril.


Pierre Pradinas, le metteur en scène, vient s’asseoir sur le bord de la scène, bientôt suivi par Christophe Minck et Anne Consigny.
    - Pourquoi avez-vous choisi ce texte ? demande Léandre.

Anne Consigny donne le micro à Léandre.

    - J’aime beaucoup ce récit d’Annie Ernaux. Au départ, c’était Romane Bohringer qui jouait la pièce ; la mise en scène continue à évoluer. Avec Romane, puis maintenant avec Anne, nous essayons de traduire cette mise à distance des émotions, telle qu’elle apparaît dans l’œuvre d’Ernaux. Vous savez qu’elle est prix Nobel de littérature ?
    - Oui, bien sûr.

Frédérique Staub donne le micro à Yannick, 
aux côtés de Rémi, Enzo, Mélih et Hakim.

    - Dans quel but avez-vous placé un projecteur en arrière-plan ? s’enquiert Gabin auprès du metteur en scène.
    - Cette lumière immerge le public dans l’action ; elle l’aide à se faire une idée plus précise de l'environnement dans lequel évolue le personnage.
    - J’entendais un écho, confie un élève à l’oreille fine. C’était fait exprès ?
    - Non, répond Christophe Minck. (Il frappe fort dans ses mains.) Vous entendez ? On perçoit deux claps. C’est à cause de la lenteur du son. Il part, rebondit sur le mur du fond, et revient. Cependant le son est excellent, ici, dans cette salle ; vous avez de la chance ! Pour des concerts de musique classique, c’est certainement appréciable ! Dans les très grandes salles, des ordinateurs règlent les enceintes pour que le son parte avec un léger décalage, afin d’atténuer cet effet d’écho.

Harpe, guitare basse, guitare folk, table de mixage, synthétiseur, piano ouvert… Christophe Minck est un homme-orchestre ! ♪♫

    - Vos musiques, ce sont des compos ? des impros ? un des airs au piano ressemblait à du Satie, remarque Edwige Lanères
    - Oui, du Satie, du Debussy… je m’inspire de ces musiciens, et d’autres. Les moments d’improvisation sont très cadrés, explique Christophe Minck. Pour ne pas couvrir la voix d’Anne, j’ai collé de la Patafix au bout des cordes de la harpe et du piano. J’appuie sur la pédale qui prolonge les sons, mais ils sont estompés par la Patafix. C’est pour cela que par moments, pendant le spectacle, vous me voyez bricoler les instruments.
    - Et vous jouez réellement de tous ces instruments, ou vous avez simplement appris des morceaux pour la pièce ? interroge Lucas.
    - J’ai des dizaines d’instruments, chez moi, et j’en joue, oui, reconnaît le poly instrumentiste.

Bord de plateau, à l’issue du spectacle.


Une spectatrice, intriguée par la performance de l’actrice qui a récité tout le livre, s’enquiert de la méthode employée par l’artiste pour mémoriser ce long texte.
    - Je lis une phrase cinq fois, puis je la récite cinq fois, explique Anne Consigny. Ensuite je fais la même chose avec la deuxième phrase, puis avec les deux premières, et ainsi de suite. Il m’a fallu six mois pour retenir tout le livre.

Gabin, Léandre, le musicien Christophe Minck, Lucas, Yann, Louis, Mélina, Edwige Lanères, l’actrice Anne Consigny, Claire Le Van, et le metteur en scène Pierre Pradinas.

Pendant que les techniciens démontent le décor, les élèves montent sur scène pour jouer des extraits du Misanthrope : ils les connaissent par cœur pour les avoir interprétés en classe.

Les élèves découvrent la cage de scène, les cintres, le monte-charge, les rampes de projecteurs… tous les moyens techniques mis en œuvre pour créer la magie du spectacle.

   

 - Madame, on pourrait revenir visiter tout le théâtre, les loges, les passerelles là-haut, les coulisses ?
    - Attends, je demande au technicien.
    - Bruno, tu acceptes ?
    - Oui, bien sûr, venez quand vous voulez !
    - Merci ! A bientôt !

Un grand merci à l’actrice Anne Consigny, au musicien Christophe Minck et au metteur en scène Pierre Pradinas, pour ce spectacle souvent drôle, et si vivant ! 
Merci au directeur Denis Woelffel, à Sophie Dudt, Frédérique Staub, Nathalie Gerber, Bruno Langevin, enfin à toutes les personnes qui œuvrent efficacement pour que le public le plus large possible ait accès aux spectacles de l’Espace Rohan.
Merci à Roland Buttner, le proviseur du lycée du Haut-Barr, ainsi qu’à son adjointe Laurence Jézéquel, qui donnent carte blanche à toutes les actions culturelles du lycée du Haut-Barr.
Et merci aux élèves, pour leur enthousiasme communicatif et leur tenue exemplaire !

Edwige Lanères

NB : La totalité de cet article est rédigée en écriture inclusive. Et vous avez tout compris. 😉


Yann, 2de4

Je trouvais que la pièce était prenante émotionnellement, surtout quand on se voit à travers les paroles d'Annie Ernaux.


Enzo, 1èG2

J’ai été impressionné par la capacité de l’actrice à mémoriser tout le livre, et à transcrire les émotions autrefois ressenties par l’autrice, Annie Ernaux.