Lycée du Haut-Barr

- 67700 Saverne -

« Ne remplaçons pas le cliché de la femme soumise par le cliché de la femme forte ; les personnages féminins ont besoin de complexité. »

 
 
Le groupe de Terminale HLP (Humanités Littérature Philosophie) du lycée du Haut-Barr a rencontré l’écrivaine Pauline Peyrade, le mardi 26 janvier 2021, avec la professeure Edwige Lanères.
Les élèves avaient lu trois pièces de Pauline Peyrade ; ils avaient travaillé sur l’une d’elles, au choix, et s’étaient pris en photo, dans la neige, en adoptant des postures liées à des citations extraites des œuvres. 
 
 
Tout le monde attend l’artiste avec impatience. Elle arrive !
 
Accompagnée de l’inspectrice de lettres Agnès Hugenell, l’autrice propose un échange, suivi d’un atelier d’écriture, et d’une lecture à voix haute de sa dernière pièce : Carabine.
 
 
    - Votre pièce Poings m’a paru difficile à lire, j’avais du mal à me repérer, mais je comprenais tout ce que ressentaient les personnages, commence Gaëlle.
    - Oui, cette pièce demande un effort de déchiffrage. Avec Justine, l’actrice, nous avions d’abord monté « Est », l’une des scènes. C’est écrit un peu comme une partition. Puis on nous a fait une commande et j’ai ajouté les trois autres points cardinaux. Cette perte de repère est voulue. Parce que la fille qui a subi ce viol conjugal et qui cherche à fuir cette relation ne sait pas où elle va, elle est désorientée. Elle parcourt Paris à rollers sans but précis, et elle fait demi-tour. On entend toujours cette phrase insupportable : « Elle n’a qu’à le quitter ». Mais c’est difficile, de partir. Surtout quand on est sous l’emprise de l’autre.
 
Edwige Lanères s’adresse aux élèves : « Avez-vous compris ce qui coinçait, au cours du dialogue, dans la scène de la voiture ? L’échange entre les personnages vous paraissait-il naturel, normal ? »
La majorité des élèves ont bien compris la toxicité de cette relation, et la manipulation, la violence insidieuse exercée par l’homme au volant, sur sa compagne.
 
 
    - Les jeunes comprennent généralement cette pièce, mieux que les adultes, affirme Pauline Peyrade. Quand nous la jouons, il arrive que certains adultes ne voient pas le problème, et ne comprennent même pas la scène du viol. Alors que les adolescents saisissent tout de suite.
    - La vague Metoo est passée par là, heureusement, et elle se poursuit, constate la professeure.
    - Vos écrits défendent des idées féministes ? s’enquiert Arnaud.
    - Mes pièces portent des idées, oui, mais elles ne leur sont pas soumises ; je n’instrumentalise pas la littérature pour transmettre un message. Mes personnages vivent leur histoire ; quand je commence une pièce, je ne sais pas vers quoi elle tend. Un jour, une actrice m’a dit qu’en tant que féministe, je ne pouvais pas terminer Poings ainsi ; il fallait que la fille s’en sorte. Je lui ai rétorqué qu’à un homme, elle n’aurait pas dicté la fin d’une pièce. Il n’y a pas de happy end, dans Poings, parce que ce texte raconte un morceau d’une vie, et la fille ne sait pas comment sortir de cette situation. Remplacer le cliché de la femme soumise par le cliché de la femme forte, ce n’est pas rendre service aux femmes. Les femmes ont le droit d’être faibles, comme les hommes. Et les personnages féminins ont besoin de complexité. Depuis des siècles les personnages masculins ont reçu toute la complexité des humains. Pourquoi les personnages féminins devraient-ils être de simples stéréotypes ? 
 
 
Intriguée, Kiara interroge l’autrice sur la source de son inspiration : « Avez-vous puisé dans des faits divers ? Ce sont des événements réels ? »
    - Je m’inspire de ma propre histoire, car j’ai vécu une relation toxique, mais les événements sont fictifs : je ne sais pas faire du roller ; la scène de la voiture n’a pas eu lieu de cette façon… Les pièces viennent de mon vécu, mais elles ne sont pas autobiographiques. Pour Princesse de pierre, le premier conte de Portrait d’une sirène, cela vient du harcèlement que j’ai subi en quatrième.
    - On retrouve des motifs, d’une pièce à l’autre, se souvient Mme Lanères. Justement, dans cette pièce sur le harcèlement, la jeune fille entend toujours « Tu pues », et ce rejet réapparaît, formulé de la même façon, dans la dernière histoire du triptyque : Carrosse.
    - J’aime beaucoup les échos, approuve la dramaturge ; ils créent un lien entre les œuvres. Dans Carrosse, apparaît un leitmotiv que l’on retrouve partout, dans les films, les séries, une sorte de figure mythique moderne : la mère dépressive, en peignoir. C’est la belle au bois dormant. Dans les deux contes précédents, on reconnait Cendrillon, et Les souliers rouges.
    - Avez-vous déjà été surprise par les mises en scène de vos œuvres ?
    - Oui ; j’aime beaucoup voir comment les metteurs en scène s’emparent de mes textes. Pour Ctrl-X, Cyril Teste a instauré une atmosphère froide, avec un système de vidéo-projections manipulées en direct par l’actrice ; c’était impressionnant. Mais c’est surtout la mise en scène de la compagnie Das plateau, pour Poings, qui m’a séduite. La metteuse en scène est architecte de formation ; ses scénographies sont très esthétiques. Je n’ai rien contre le théâtre de tréteaux, mais j’apprécie le travail sur les matières, les effets de lumière, et ce jeu d’acteur très sensible, qui transmet davantage d’émotions.
 
 
Pauline Peyrade prend le temps de répondre avec précision et authenticité. Ses mains parlent avec elle, et avec son regard, intense, au-dessus du masque imposé.
    - Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ? reprend une élève.
    - C’est une envie que j’ai toujours eue. Petite, je voulais absolument apprendre à écrire. Et je lisais beaucoup. Un jour j’ai eu l’occasion de rencontrer une autrice de romans policiers pour enfants ; j’étais avec une copine. Cette écrivaine nous a consacré toute une heure ! Je crois que cette rencontre a été décisive.
    - Vous avez suivi des études littéraires ? demande Alizée.
    - J’ai passé un bac S, car on ne m’a pas laissé le choix, et juste après, je me suis ruée sur la littérature. J’ai fait hypokhâgne, khâgne, puis je suis partie passer un master de théâtre en Angleterre. J’avais besoin de l’assentiment des professeurs, pour me sentir légitime dans l’écriture. C’est l’école qui m’a permis de me lancer dans cette voie. A l’école de théâtre de Lyon, j’ai mis un an à comprendre que la forme donnait sens à mes textes ; il a fallu que des enseignants me le répètent. Chaque auteur doit découvrir quel écrivain il est. Comme un athlète connait son corps, ses faiblesses, ses forces, ce qu’il doit travailler. L’écrivain de théâtre écrit aussi avec ce qu’il est, avec son corps. C’est ce que j’enseigne, maintenant, à Lyon.
 
 
L’écrivaine, qui exerce en parallèle le métier de professeure d’écriture théâtrale, propose un atelier aux élèves d’HLP. Mme Lanères lui avait fait part du thème de cette année, pour le concours du Printemps de l’écriture : « labyrinthe ». Les pièces de Pauline Peyrade s’apparentent à des labyrinthes intérieurs ; l’autrice parle d’espace mental, à propos de Ctrl-X. Serait-il possible d’offrir aux élèves une rampe de lancement, un cadre, pour démarrer une écriture d’un labyrinthe ? Mme Peyrade nous fait visionner la fin du film Shining, adapté du célèbre roman de Stephen King. A partir de là, les élèves choisissent leur point de vue, pour décrire les pensées, les émotions, les sensations de l’enfant, du père, ou des murs végétaux. Ils et elles peuvent glisser d’un point de vue à l’autre, faire sentir la perte de repères, comme dans le conte Carrosse.
 
 
L’exercice est fructueux ; les jeunes, inspirés par les œuvres de Pauline Peyrade et de Stanley Kubrick, bleuissent rapidement leurs pages. 
 
 
Plus tard, en classe, nous en ferons un « cut-up », selon l’expression de l’écrivaine. C’est Kelya, une élève, qui propose de couper les écrits des jeunes, et de les coller sur des affiches : un peu au hasard d’abord, puis en retravaillant ce texte, de façon collective. Si ce labyrinthe verbal nous parle, nous l’enverrons au concours.
Mais pour lors, nous aimerions tant écouter Pauline lire un extrait de sa dernière pièce ! 
Elle ôte son masque, et lit les premières pages de Carabine. Les voix des deux personnages s’imbriquent parfaitement. La manipulation du grand, la révolte de la jeune fille. Les élèves sont captivés, et finalement bouleversés ! Ils veulent avoir ce livre. Pauline offre son exemplaire à une élève émue aux larmes : Kélya.
 
 
Cette rencontre ne laisse personne indemne. L’inspectrice est vivement intéressée par les propos fins et percutants de l’écrivaine ; les élèves sont touchés ; la professeure également. Et tous, toutes, nous avons très envie de poursuivre l’aventure en lisant Carabine, et en composant cette saynète si bien amorcée : « labyrinthe ».
 
Mille mercis à Pauline Peyrade, à Mme Hugenell, et aux élèves de Terminale HLP !