Lycée du Haut-Barr

- 67700 Saverne -


Photo 1 : Socrate (à gauche) dialogue avec Ménon (à droite), jeune Thessalien disciple du sophiste Gorgias. Le metteur en scène a eu une idée lumineuse pour la scénographie du fameux « problème de la duplication du carré », au cœur du dialogue.


Les quatre classes de terminale générale du lycée du Haut-Barr ont eu la chance de pouvoir se rendre à Strasbourg mardi 17/01/2023 dans la matinée pour voir le dialogue de Platon Le Ménon, adapté de manière théâtralisée par la Compagnie des amis de Platon. Cette sortie a été organisée par Mme Le Van, enseignante de philosophie et référente UNESCO, soutenue par ses collègues de la discipline, Mme Elise Picogna et M. Thibaud Kueny, ainsi que par ses collègues enseignantes, Mme Laneres, en lettres, Mme Lemius, en anglais, et Mme Cousandier, en physique-chimie. Les quelques 122 élèves de terminale ont été conviés, grâce à une mise en scène captivante, très vivante et emplie d’humour, à réfléchir avec sérieux à des questions d’éthique décisives : l’excellence s’enseigne-t-elle ? Qu’est-ce que l’excellence ? Pour la troisième année consécutive où le lycée bénéficie des spectacles de la Compagnie des amis de Platon, dirigée par Gérard Mascot, force est de constater que l’équipe de comédiens a réussi à relever avec brio, et même excellence (!), le défi de rendre limpide un texte de Platon qui peut sembler, au premier abord, assez difficile d’accès. Pour l’épreuve de philosophie du bac, les lycéens auront plus de facilité à mobiliser cette référence dans leurs copies ! 

Photo 2 : Les élèves et les enseignants avant la représentation, devant le centre socio-culturel Le Fossé des Treize à Strasbourg.


Introduction : Ex abrupto, sans préalable, Ménon demande à Socrate si la vertu peut s’enseigner. (Question « classique » qui justifie ou non, selon la réponse, toute la pratique d’enseignement des sophistes, mais question piège aussi : Socrate reconnaît-il la profession même du sophiste ?). Socrate, comme à son habitude, va indiquer qu’il faut d’abord s’entendre sur une définition de la vertu pour connaître son essence ou sa nature (ce qu’elle est) avant de savoir si elle est enseignable (propriété).


I.  « Qu’est-ce que la vertu ? »


Photo 3 : Ménon va formuler trois définitions successives, toutes incorrectes.


*Première tentative : Ménon propose « un essaim de vertus » (la vertu de l’homme, de la femme, du vieillard, etc.), ce qui revient à illustrer la vertu par de multiples exemples (qui sont de plus emplis de préjugés portant sur des assignations à des rôles conventionnels) sans parvenir à la définir. Comme la plupart des interlocuteurs de Socrate, Ménon manque l’universalité propre à une définition pertinente, et disperse ses efforts de définition dans la singularité de cas particuliers. 


Photo 4 : Socrate explique à Ménon que l’on ne veut jamais le mal en le sachant tel, puisqu’il est nuisible, mais qu’on le veut du fait qu’on le confond avec un bien.


*Deuxième tentative : Ménon tente une nouvelle définition : « le désir des belles choses avec le pouvoir de se les procurer ». Les « belles choses » doivent ici se comprendre comme les « bonnes choses », ou ce qui est utile. Ménon pense que de même que l’on peut désirer le bien, il est possible de désirer le mal. Socrate refuse de tenir pour vraie cette affirmation : personne ne désire le mal en sachant que c'est un mal, parce que le mal rend misérable et malheureux. Les personnes qui désirent le mal croient que le mal qu'ils désirent est un bien. On ne désire donc jamais que le bien. Ménon acquiesce. Dans ce cas, la définition de Ménon est à reformuler : le fait de vouloir un bien « est à la portée de tout le monde, et ce n'est vraiment pas par là qu'un homme sera meilleur qu'un autre ». Or, la vertu ou l’excellence suppose d’être meilleur qu’un autre, donc cette définition ne convient pas.
*Troisième tentative : Il reste tout de même de la définition de Ménon que la vertu est « la puissance de se procurer les biens ». Les biens dont parle Ménon sont des biens extérieurs : richesse monétaire, honneurs. Mais si la vertu est le pouvoir de se les procurer, est-ce le cas avec n'importe quel moyen, ou doit-on ajouter « avec justice et piété » ? La vertu serait l'acte accompli avec justice. Mais on ne peut pas définir « la » vertu en général en recourant à « une » vertu en particulier, c’est un cercle logique ! Cette nouvelle définition ne convient pas davantage.


II. Intermède :


Photo 6 : Ménon traite Socrate de poisson ou de raie torpille, qui engourdit ses interlocuteurs.


*Dépité par sa propre incapacité, Ménon compare Socrate à une « raie torpille », poisson qui paralyse ceux qui le touchent. Socrate accepte la comparaison en précisant que lui-même est engourdi quand il paralyse les autres, il ne sait pas plus que ses interlocuteurs où est la vérité, qu’il recherche toutefois avec persévérance, contrairement à Ménon qui n’a plus envie de faire des efforts et veut partir. 
*Intervient ensuite le fameux « paradoxe de Ménon » (argument éristique) qui est une pirouette sophistique pour éviter de poursuivre la recherche : comment chercher ce que l’on ne connaît pas ? Ou bien on le connaît, et alors on ne le cherche pas, ou bien on ne le connaît pas, mais on ne peut pas savoir si ce qu’on a trouvé correspond à ce que l’on cherchait, vu qu’on ne le connaît pas. C/C : Il est impossible de connaître ce qu’on ne connaît pas, donc il est impossible de définir la vertu.


Photo 7 : Socrate explique que « savoir, c’est se rappeler » (théorie de la réminiscence), en recourant au mythe de la métempsychose, ce qui lui permet de neutraliser l’argument éristique de Ménon qui rendrait « paresseux ».


*L’argument de la réminiscence va permettre à Socrate de sortie de ce dilemme : connaître, c’est se rappeler de ce que l’on a déjà connu et contemplé dans le ciel des idées avant de s’incarner, mais que l’on a oublié lorsque l’on revient sur terre. Ainsi, personne n’est dans la situation de ne pas pouvoir reconnaître ce qu’il ne sait pas, vu qu’il lui suffit de retrouver ce savoir enfoui. L’expérience de la duplication du carré proposée à l’esclave de Ménon permet d’illustrer la validité de la théorie de la réminiscence. Ce jeune esclave qui n’a jamais fait de géométrie, guidé par les questions de Socrate, va passer de l’opinion fausse à l’opinion vraie et parvenir à doubler la surface d’un carré, c’est donc qu’il s’est rappelé d’une connaissance enfouie dans son esprit. Dès lors, s'instruire est se ressouvenir. 


Photos 8 : L’interrogatoire du petit esclave au sujet de la duplication du carré.


III. Reprise du problème :


*Ménon ne veut pas chercher ce qu’est la vertu, mais revient à son point de départ (autrement dit, il n’a rien compris à la démonstration précédente, ne veut pas reconnaître son ignorance, ni chercher réellement). La vertu est-elle une connaissance ? Passage par un raisonnement hypothétique (si A alors B) : si la vertu est objet de science, alors elle peut s’enseigner. Mais est-elle objet de science ?  

*Non, car on ne rencontre nulle part de maître de vertu. Intervention d’Anytos (homme politique athénien qui sera plus tard l'un des accusateurs de Socrate) : les sophistes (qu’il ne connaît pas !) ne sont que des charlatans ; c’est l’éducation traditionnelle, celle de la cité, qui éduque les jeunes gens à la vertu. Socrate fait remarquer que les « gens de bien » (comme Périclès) n’ont pas forcément réussi l’éducation de leurs fils. La vertu ne se transmet donc même pas par l’exemple (familial ou autre). Anytos, en colère, se retire avec des menaces. 


Photo 9 : Anytos affirme avec colère que les sophistes corrompent la jeunesse et ne peuvent en aucune façon être des maîtres de vertu ! Il menace Socrate qu’il assimile aux sophistes.


*Bilan aporétique : Ceux qui possèdent la vertu ne l’enseignent pas ; ceux qui prétendent l’enseigner ne la possèdent pas : elle ne serait donc pas une science, mais une « opinion vraie », une opinion correcte, droite, obtenue par faveur divine, comme le poète qui énonce des paroles dépassant sa propre compréhension. Une opinion, même vraie, a sans doute moins de valeur qu'un savoir, en particulier parce qu'elle est instable, qu'elle n'est pas rattachée à des raisons solides, et qu'elle ressemble ainsi aux statues de Dédale, douées de mouvement et qui s'enfuient lorsqu'on croit les posséder. Malgré cela, l'opinion vraie, tant qu'elle existe, est aussi efficace que le savoir. Il se pourrait donc que la vertu soit une opinion vraie. Ménon semble convaincu par cette réponse à la question qu'il posait. Socrate exprime quant à lui quelques réserves. Cette réponse ne provient pas d'une connaissance de la vertu, puisqu'on a renoncé à en chercher l'essence ou définition. Elle repose sur une méthode hypothétique, et elle est donc elle-même hypothétique. (Il n'est pas sûr en effet que cette théorie selon laquelle la vertu est opinion droite reflète la conception de Socrate ou de Platon.)

Photo 10 : La finale du dialogue s’ouvre sur une aporie.

Photo 11 : Toutes ces réflexions de qualité ont semé de la joie !


Merci à la Direction du Haut-Barr de nous avoir soutenus lors de l’organisation de cette sortie. Merci à la Compagnie des amis de Platon pour la qualité de ce spectacle, remarquablement interprété. Merci au Centre socio-culturel du Fossé des Treize pour leur accueil. 


Article DNA 20. 01. 2023 : « Des lycéens à l’écoute de Platon ».